Observez l’immensité désertique qui sort lentement de l’ombre et grandit à travers les hublots tandis que l’on se rapproche du sol. Respirez l’odeur âcre de l’épice qui emplit déjà le vaisseau et ses systèmes d’aération. L’appareil se pose. Vous ressentez alors les vibrations sourdes des vers des sables qui se déplacent sous le sol. Le vent s’engouffre dans la porte qui s’entrouvre. Il fait nuit… Bienvenue sur la planète Arrakis, bienvenue sur Dune.

Le grand voyage musical se poursuit, mais il semble cette fois, que nous soyons partis plus loin qu’à l’habitude. Et pour cause, nous avons embarqué à bord d’un appareil spatial piloté par David Matthews, claviériste et brillant arrangeur pour le feu label CTI.

Dune (7 des huit titres de l'labum)

David Matthews : le pilote

David Matthews, fils d’un pasteur méthodiste, est né dans le Kentucky en 1942. Diplômé d’une licence de musique, le jeune David fait ses armes à la fin des années 1960 en dirigeant un groupe de jazz qui tourne en Allemagne et en Italie. Au début des années 1970, il intègre l’équipe de James Brown et devient arrangeur et directeur musical pour le grand parrain intransigeant. Un poste qu’il occupera jusqu’en 1974. Entre temps, il s’est installé à New York où il travaille également comme arrangeur freelance. Entre musique de pubs et films commerciaux, David Matthews compose et arrange aussi chansons et albums pour des artistes comme Buddy Rich, David Sanborn, Earl Klugh ou encore les les JB’s.

DavidMatthews

Parallèlement, il intègre le label CTI Records en tant que producteur arrangeur. Entre 1975 et 1978 il produit des disques pour une pléiade de stars du label de Creed Taylor : Nina Simone, Hank Crawford, Art Farmer, Idris Muhamad, George Benson, Joe Farrell ou encore Ron Carter. Durant cette épopée CTI, Matthews sort deux albums à son nom pour le label New-Yorkais : Shoogie Wanna Boogie en 1976 et Dune en 1977.

Notre destination : Dune

Dune est un concept album de funk galactique dont la première face est une symphonie groovy inspirée de l’œuvre éponyme de Frank Herbert. La seconde face, qu’il fallait bien remplir, rassemble des titres en rapport avec l’espace et la science-fiction : une reprise de Space Odity de David Bowie ; Silent Running, reprise d’un morceau extrait de la bande originale du film Silent Running de Douglas Trumbull ; et deux réarrangement de titres de la bande originale de Star Wars. Mais la première partie inspirée de Dune est sans conteste le morceau de bravoure de l'album.

DavidMatthewsDuneFront

"Un commencement est un moment d’une délicatesse extrême…" David Mathhews a bien retenu la leçon de l’introduction du roman de Herbert et a soigné le morceau Arakis en ouverture de l’album : Une note de violoncelle posée sur un filet de violons. Grave et solennelle, elle inspire l’immensité galactique. Puis un autre groupe de cordes lance la mélodie que reprennent les cuivres. Une lente montée est alors engagée. David Matthews installe son ambiance comme pour une musique de film. Rappelons que l’album ne reprend pas les titres de la bande originale du film de Davis Lynch. Matthews s’est inspiré librement du roman pour raconter en musique son histoire de Dune à la sauce funky. Et pour qu’il y parvienne, le label n’a pas compté ses sous. Les sections de cordes et de cuivres sont dignes d’un orchestre symphonique et parmi les sidemen on retrouve quelques célébrités tels que les saxophonistes David Sanborn et Grover Washington jr. ou encore Steve Gadd à la batterie et Gary King à la basse. Rien de surprenant chez CTI Records.

DavidMatthewsDuneBack

Porté par ce staff impressionnant, le premier morceau n’en finit pas de monter et descendre. Sans jamais réellement exploser, il nous offre néanmoins quelques fulgurances d’arrangements et de mises en place bien senties. Un prélude idéal au second titre, Sandworms, consacré aux vers des sables de la planète Arakis.

DuneVerDesSables

Le titre s’enchaîne idéalement avec la première piste, profitant des restes de violoncelle pour se façonner une intro. Puis la basse se met en branle. Les mélomanes, avertis ou non, prennent alors une sévère leçon de groove. La ligne est simple, mais à peine à côté du temps, elle se faufile entre les frappes telle le ver grisé par l’épice.

La troisième piste, plus courte, s’intitule Song Of The Bene Gesserit. Dans le roman, le Bene Gesserit est un ordre matriarcal puissant et influent dont les membres, exclusivement des femmes, agissent dans l’ombre afin de mettre en place un programme génétique destiné a créer un être suprême. D’un coup, l’ambiance est plus sombre. Mais la mélodie de guitare est porteuse d’espoir : L’élu arrive et avec lui le renouveau de la planète Dune.

BeneGesseritPaulAtreides

Le dernier acte de la "symphonie" s’ouvre alors comme une libération. Intitulé Muad’Dib, du nom de l’élu personnifié, il conclu la face avec un funk lourd et efficace. La rythmique énergique et les nombreuses mises en place balisent une jolie piste pour la mélodie et les chorus de David Sandborn au saxophone alto. Le guitariste Hiram Bullock, qui officie sur les autres titres de Dune (excepté  Sandworms, laissé à Eric Gale), s’offre un joli solo et le morceau redescend après la reprise du thème pour se terminer calmement sur quelques volutes de guitares accrochées à un nuage de cordes.

Dune est un disque à part. Il ravira les amateurs de jazz funk élégant et très arrangé. Mais son esthétique de musique de film saura aussi toucher un public moins spécialisé. Ce son, si vous l’appréciez se retrouve dans nombre de productions du Label CTI. Reconnu pour la qualité de ses prises de son, le talent de ses arrangeurs et la beauté de ses pochettes, CTI est une référence tant en matière de jazz que de funk.

 

Dune et les samples

Comme dans le roman de Frank Herbert, Dune et son épice, même en version musicale, sont aussi les cibles de toutes les convoitises. Les Harkonnen et la Guilde ont pris la forme de DJs officiant dans le monde du rap et de l’électro et tous ont été très friands de la seconde piste de l’album : Sandworms et sa fabuleuse ligne de basse bien ronde et rebondie.

Une petite sélection non exhaustive :

 

Dune – CTI 7 5005            1977

Face 1 :

Dune :
Part I    Arakis                                    (6:03)
Part II    Sandworms                           (5:03)
Part III    Song Of The Bene Gesserit    (2:50)
Part IV    Muad’Dib                              (6:36)

Face 2 :

Space Odity                                        (6:05)
Silent Running                                    (3:16)
Princess Leia’s Theme (From Star Wars)(2:55)
Main Theme from Star Wars                 (3:22)

Staff

Arrangé par David Matthews
Enregistré aux Electric Lady Studio, 1977
Claviers : Cliff Carter
Bass : Mark Egan / Gary King
Batterie : Steve Gadd / Andy Newmark
Guitare : Hiram Bullock / Eric Gale
Percussion : Sue Evans / Gordon Gottlieb
Trompette : Jim Bossy / Randy Brecker / Burt Collins / John Faddis / John Gatchell / Joe Shepley / Lew Soloff
Trombone : Wayne Andre / Sam Burtis / Jerry Chamberlain / Tom Malone / Dave Taylor
Saxophone Alto : David Sanborn
Saxophone ténor, soprano : Grover Washington jr.
Hautbois, clarinette : Lew Del Gatto
Flute et piccolo : David Tofani
Chant : Googi Coppola (Space Oddity)
Direction cordes : Sandford Allen

Liens :

Le site officiel de David Matthews : http://www.davidmatthewsjazz.com/
Un blog de référence sur le label CTI : http://alain70.unblog.fr/

Joe Lakompil